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« Il n’y a jamais de hasard dans le choix des couleurs ! »

Un réfrigérateur blanc ? Rien de plus courant ! Un costume rose bonbon ? C’est plus rare. Mais pourquoi est-ce si évident ? Pourquoi les livres dont la couverture est verte se vendent-ils moins (1) ? Pourquoi le bleu est à présent le petit chouchou des Européens alors qu’il était méprisé dans l’Antiquité (1) ? Nous naviguons au quotidien dans un monde de couleurs auxquelles nous associons des significations et adaptons nos comportements sans même nous en rendre compte. C’est pourquoi leur choix pour un vêtement, la couverture d’un livre, un site internet ou un logo n’est jamais anodin.

25 août 2020 • Studio • Frédéric Patry

Michel Pastoureau a fait des couleurs le travail d’une vie…

Michel Pastoureau est le chercheur français de référence sur ce sujet. Historien médiéviste, il a construit une œuvre impressionnante sur la signification des couleurs et l’évolution de leur perception au cours du temps, en particulier dans les sociétés occidentales. Malgré le scepticisme de ses confrères trouvant le sujet « mineur », il a mis en évidence le rôle central des couleurs, au carrefour « d’enjeux économiques, politiques, sociaux, symboliques s’inscrivant dans un contexte précis » (2).

Un exemple amusant et parlant que l’on peut lire dans son ouvrage intitulé Le petit livre des couleurs (1) met en évidence le lien entre l’économie et la façon dont une couleur est perçue. Au 13ème siècle, le bleu est devenu très populaire en France et sa demande a augmenté. Ainsi, les marchands de guède (la plante permettant de produire le bleu) s’enrichissent et avec eux des régions entières comme la Picardie ou les environs de Toulouse. C’est ainsi que 80% de la construction de la cathédrale d’Amiens furent financés par ces marchands ! Le bleu est devenu tellement lucratif, qu’il a fait concurrence au rouge. Michel Pastoureau nous raconte alors qu’à Strasbourg, les marchands de garance (plante à l’origine du rouge) sont allés jusqu’à payer un maître-verrier en charge de dessiner le diable sur les vitraux pour qu’il représente celui-ci en bleu et donne ainsi mauvaise réputation à cette couleur.

Notre perception actuelle des couleurs nous vient de ce long héritage complexe, qui donne aux couleurs de notre vie quotidienne une forte charge symbolique.

Les couleurs : des codes, des symboles, des idées

Les couleurs nous disent des choses et à ce titre, deviennent des symboles politiques, des arguments de vente, suscitent des émotions. Ce que nous dit Michel Pastoureau, c’est que les couleurs sont avant tout des concepts, des « catégories mentales » (3) à travers lesquelles nous percevons le monde. Elles nous permettent de classer, hiérarchiser, sélectionner… C’est pourquoi leur choix n’est pas à faire au hasard.

Les ouvrages de Michel Pastoureau mettent en évidence la charge symbolique des couleurs et son évolution au cours du temps ainsi que leur duplicité puisqu’elles évoquent parfois une chose et son contraire.  Le vert est à ce titre passionnant. Il est récemment plus populaire car associé à l’écologie, au bio et à la nature mais il fut longtemps la couleur des démons et de nombreuses superstitions lui sont toujours associées ; l’émeraude porterait malheur et les acteurs de théâtre n’en portent jamais (1)! Infortune, hasard, chance et vitalité, le vert est ambivalent et riche en symboles.

Lorsque l’on choisit une couleur pour représenter sa marque et ses publications, il est donc important d’avoir à l’esprit ce qu’elle évoque pour l’audience ainsi que le long héritage de significations qu’elle recèle.

Les couleurs sont maniées au quotidien dans la communication et le marketing. Mais les connaissons-nous vraiment ?

Un petit quizz flash pour en savoir davantage !

Combien y-a-t-il de couleurs d’après Michel Pastoureau ?

Correct! Wrong!

Michel Pastoureau en distingue 6 : bleu, rouge, blanc, noir, jaune et vert. Le violet, le rose, l’orangé, le marron, et le gris sont des demi-couleurs. Seules ces 11 couleurs et demi-couleurs ont une portée symbolique, les autres sont des nuances sans symbolique propre.

Quelle est la couleur la plus populaire en Europe ?

Correct! Wrong!

Le bleu. Il est en tête de tous les sondages et ce depuis longtemps. Pourtant, cela ne fut pas toujours le cas. Difficile à fabriquer, il a été ignoré et méprisé notamment dans l’Antiquité et était même considéré comme une couleur de laquelle il fallait se méfier.

De quelle couleur étaient les robes de mariées jusqu'au 19ème siècle avant que le blanc ne la remplace ?

Correct! Wrong!

Le rouge. En effet, dans Le petit livre des couleurs, Michel Pastoureau explique que le rouge incarnait la féminité à partir du XVIème siècle alors que cette couleur était plutôt réservée aux hommes au Moyen-Âge, étant symbole de guerre et de puissance. Il y a donc eu une inversion de la signification du rouge qui s’est faite en parallèle de celle du bleu qui était plutôt féminin au Moyen-Âge (il était utilisé pour colorer la Vierge Marie) et commence à incarner le masculin à partir du XVIème siècle.

Références

  • (1) Pastoureau M., Simonnet, D., (2005), Le petit livre des couleurs. Paris : Editions Points.
  • (2) Pastoureau, M., Noir : histoire d’une couleur. Paris : Editions du Seuil.
  • (3) Adler, A, Pastoureau, M., Le bleu, Hors-Champs, France Inter, 23 décembre 2013. 45 mn.

D’autres ouvrages passionnants de l’auteur à dévorer

  • Pastoureau, M., (2000), Bleu : histoire d’une couleur. Paris : Editions du Seuil. Et toute la série qui a suivi sur le rouge, le noir, le vert, le jaune… !
  • Pastoureau, M., (2010), La couleur de nos souvenirs. Paris : Editions du Seuil.
  • Pastoureau, M., (2017) Une couleur ne vient jamais seule. Journal chromatique 2012-2016. Paris : Editions du Seuil.